TÉMOIGNER EN LITTERATURE

par Frédérik Detue et Charlotte Lacoste


Extraits de la revue Littérature
La question du lien entre littérature et témoignage a fait l objet de nombreuses études récentes. Devant la profusion des témoignages et leur variété, la question se pose avec de plus en plus d’évidence de savoir si le témoignage peut ou doit être considéré comme un genre littéraire. Dans le numéro de mars 2016 de la revue Europe « Témoigner en littérature », Charlotte Lacoste et Frédéric Detue enjoignent les lecteurs de repenser la responsabilité même de l’écrivain : « Les témoins ont initié un initié un art d’écrire qui incite à repenser les rapports entre liberté artistique et éthique de la responsabilité, renouvelle tant les notions d’auteur que de création, et redéfinit les formes de l’“engagement” en littérature » . Au témoin revient donc la difficulté d’articuler la vérité de l’expérience au travail d’élaboration nécessaire à la transmission de cette expérience. L’enjeu est alors de taille puisque le témoin est légitime aussi à condition de réussir cette articulation. Il ne s’agit pas de laisser le témoignage légèrement en deçà de la littérature, mais bien d’en faire de la littérature sans pour autant remettre en question la légitimité de la parole qui s’écrit.
Charlotte Lacoste et Frédéric Detue plaident pour une entrée du témoignage en littérature, sans qu’il n’entretienne aucun lien avec la fiction, qui, entendue au sens (sans doute réducteur) d’altération de la réalité, ne peut pas être compatible avec la visée « véridictionnelle » du témoignage.
Le travail réalisé dans La Supplication, le film fait écho à ce que dit Rithy Panh dans cette même revue : « Le survivant qui ressasse simplement son histoire court le risque de tomber dans un cycle dangereux, sans parvenir à transmettre son expérience. Paradoxalement, ceux qui veulent témoigner de ce qu’ils ont vécu doivent dépasser leur statut de témoin – par leur recherche des moyens d’expression. Ce n’est qu’ainsi que l’on revit vraiment, que l’on redevient capable – à force d’imaginer, de créer, de proposer, de faire des images. »

NOTER LE FUTUR : TEMOIGNAGE ET POLITIQUE SUIVANT SVETLANA ALEXIEVITCH


par Frédérik Detue
Extraits revue Littérature 4/2012 (n°168) , p. 85-102


Je voudrais poser la question de savoir s'il s'agit d'un témoignage. Car cela ne va pas de soi. Certes, l'événement dont traite La Supplication s'origine dans l'accident survenu le 26 avril 1986 à la centrale nucléaire de Tchernobyl, en Ukraine, et, selon l'édition de 1996 de la Belaruskaâ ènciklopediâ citée par l'auteur, c'est « la plus grande catastrophe technologique du xxe siècle » (S, 7). Puis la démarche d'Alexievitch a été d'enquêter trois années durant dans son pays, la Biélorussie, qui est le plus touché par cette catastrophe ; elle a interrogé plus de cinq cents personnes, de sorte que son livre se présente bien comme un recueil de témoignages composé à partir de ces entretiens. Cependant, le témoignage comme art d'écrire s'est inventé au xxe siècle en lien avec les violences politiques de masse ; il est l'œuvre d'une victime, rescapée ou non, de la terreur moderne, qui dépose contre les coupables et autres responsables, qui relate son expérience collective pour la donner à connaître et à comprendre par-delà le secret et l'oubli, et qui la transmet aussi au nom de tous les disparus. On peut donc parler de témoignage quand une œuvre témoigne de crimes de guerre, d'un nettoyage ethnique, d'un génocide, de la détention en camp de concentration : Ceux de 14 de Genevoix, Au cœur de l'enfer de Gradowski, Hiroshima, fleurs d'été de Hara ou Récits de la Kolyma de Chalamov font œuvre de témoignage. Comme la catastrophe de Tchernobyl ne procède pas d'une intention criminelle, on peut s'interroger sur le statut du livre d'Alexievitch.
Je soutiendrai néanmoins que ce livre s'inscrit dans la tradition de l'art testimonial, pour la raison que, malgré le caractère accidentel de la catastrophe, il vise essentiellement à faire comprendre un crime politique : un crime aux multiples facettes, qui réside d'abord et surtout dans la gestion de la catastrophe après coup. C'est pourquoi « [c]e livre ne parle pas de Tchernobyl, mais du monde de Tchernobyl » (S, 30). Pour ce qui est des premières mesures, c'est un régime totalitaire qui est mis en cause, celui de l'Union soviétique. À cet égard, l'accusation de crime contre l'humanité ne semble pas abusive. Cependant, le monde de Tchernobyl existe pour bien longtemps encore, or, à aucun moment, il ne ressort de La Supplication que la catastrophe est mieux gérée depuis 1991 : c'est dire qu'en « not[ant] le futur » (S, 33), Alexievitch interroge également la responsabilité de la Biélorussie actuelle et, plus largement, du monde postsoviétique tout entier.

Sacrifice humain 1 : abandon de liquidateurs
La construction de l'homme nouveau soviétique ne se limitait pas au cadre du parti, en effet. Pour justifier sa soumission et celle de ses collègues, Marat P. Kokhanov, ingénieur en chef de l'Institut, invoque « l'habitude de croire » d'une génération de l'après-guerre qui a « grandi dans la foi » (S, 165) ; or il s'agissait moins de croyance que d'amour de la discipline et de l'uniformité, en réalité ; à la question : « Pourquoi avons-nous gardé le silence alors que nous savions ? », il répond : « Nous avons obéi sans un murmure parce qu'il y avait la discipline du parti, parce que nous étions communistes » (S, 165) (…)
Quand le sens du devoir et l'amour du nous induisent l'homme nouveau soviétique à sacrifier sa vie sans se poser de questions - parce que « [le] Soviétique est incapable de penser exclusivement à lui-même, à sa propre vie » (S, 191), parce que, « quand il faut y aller, il faut y aller ! La patrie nous a appelés ! » (S, 158) -, la servitude volontaire prend la forme, effrayante, d'une folie suicidaire collective, et il faut y réfléchir à deux fois, avant de parler d'héroïsme à la façon de la propagande soviétique.

Sacrifice humain 2 : un peuple et un monde à part
On a ainsi laissé livrés à eux-mêmes des centaines de milliers de liquidateurs qui, après avoir passé parfois jusqu'à « six mois » (S, 83) à proximité de la centrale de Tchernobyl, « [ont disparu] dans les étendues infinies de [leur] grande patrie » (S, 137)
Mais il ne faudrait pas oublier le reste de la population à la façon de la propagande soviétique (…)
Ainsi, depuis l'accident, toute une population vit dans des territoires contaminés. En 1996, dans la Belaruskaâ ènciklopediâ, on estime que cela concerne « un [Biélorusse] sur cinq », soit « 2,1 millions de personnes, dont sept cent mille enfants » (S, 8). Or, sur le long terme, c'est sans doute dans cette décision que réside le crime le plus grave : celui qui fait que, pour des millions d'habitants « privés de référence à l'accident comme étant ce qui arrive », « [l]'événement, c'est d'abord la vie quotidienne et le fait d'être brutalement plongé dans un monde doté de nouvelles règles, de nouveaux interdits », et par conséquent « [une] nouvelle condition humaine. (…)
J'aborde ici ce qui fait de la catastrophe de Tchernobyl un événement sans équivalent - et donc pas comparable, entre autres, au bombardement d'Hiroshima.
Très souvent, dans La Supplication, on juge ainsi que ce qui s'est passé à Tchernobyl « défie l'entendement » (S, 135), que « [la] compréhension philosophique de Tchernobyl est encore devant nous » (S, 223), peut-être « dans vingt ou trente ans » (S, 78) ; que « nous ne savons pas tirer les leçons de cette horreur […] car il est impossible de l'appliquer à notre expérience humaine ou à notre temps humain » (S, 94). C'est pourquoi le témoignage prend ici la forme de l'enquête (…)
La nécessité de l'évacuation donne à penser la différence de nature qui distingue Tchernobyl d'Hiroshima. Tandis qu'on a pu reconstruire la ville japonaise jusqu'à effacer la mémoire de la catastrophe « [l]'homme s'en [est] allé pour toujours de [toute une région autour de Tchernobyl] » (S, 193), devenue inhabitable. « Personne ne croyait que nous ne reviendrions plus. Un cas pareil ne s'était jamais présenté » (S, 109), témoigne Katia P., évacuée de Pripiat. Mais Pripiat, où vivaient 50 000 personnes, est devenue une « ville fantôme » (S, 156) comparée parfois à Pompéï (…)
Dès l'année qui a suivi l'accident, « [l]'impensable s'est produit : les gens se sont mis à vivre comme avant » (S, 125) ; dix ans après, encore, « [les champs] ont beau être parsemés de panneaux “Haute radiation”, ils sont labourés… Les tractoristes travaillent dans des cabines ouvertes […] et respirent de la poussière radioactive… » (S, 224). Pourtant, rien, en vérité, n'est comme avant, et la question se pose pour beaucoup de savoir « comment vivre maintenant » (S, 127), alors qu'« avec Tchernobyl, l'homme a levé la main sur tout » (S, 121), que « Tchernobyl est désormais tout le temps avec nous » (S, 124) et qu'« [il] n'y aura plus jamais d'autre monde » (S, 143). Car, sans que l'on puisse en éprouver la sensation ni s'en protéger, on « respir[e] de la radiation, [on] mang[e] de la radiation » ; « tout est empoisonné » (S, 127), mais de façon si imperceptible que « nous pouvons boire du thé autour d'une table, parler et rire sans nous apercevoir que la guerre a commencé » (S, 220).
Dans un tel monde où la mort est omniprésente, la question de savoir « comment vivre maintenant » tend à se confondre avec celle de savoir « comment on meurt après Tchernobyl » (S, 241).