LE POINT DE VUE MÉDICAL

par Abraham Behar (AMPFGN : Association des Médecins Français pour la Prévention de la Guerre Nucléaire)


C'est un film de Pol Cruchten, d'après le livre de Svetlana Alexievitch, prix Nobel de littérature 2015. Il met en scène le souvenir poignant de la catastrophe de Tchernobyl pour des survivants aujourd'hui. Plus encore que dans le livre, les images accentuent le désespoir et l'angoisse de tous ces gens, 30 ans après, avec un peu de colère, beaucoup de souffrances et même une certaine fierté pour le courage des “liquidateurs“ qui ont très majoritairement perdu la vie dans ce drame.
Le contraste est grand entre ces témoignages présentés en “OFF“ et la nature qui a repris ses droits et qui reste un contrepoint fantasmagorique à tous ces récits. Ce qui frappe, c'est l'empreinte quasi exclusive de la période aigüe, de la maladie des rayons qui s'est développée de suite pour des milliers d'exposés aux doses létales des rayons et de la contamination radioactive. De ces morts là, le deuil n'est toujours pas fait, et pour certains, le choc post traumatique est encore entier, manifestement malgré des ébauches de traitement de ce syndrome appelé “ post traumatic syndrom disease“. Force est de constater qu'il n'y a pas eu de prise en charge immédiate de celui ci.
Mais ce qui frappe, c'est le silence assourdissant sur les effets de la radio contamination chronique, avec son calvaire quotidien pour ceux qui veulent coûte que coûte vivre chez eux, en zone contaminée. Seul survit la résistance à l'ordre d'évacuation, la pitié pour les animaux abandonnés, la nostalgie de la vie d'avant. Et pourtant les dommages sur la santé pour ces populations post Tchernobyl sont considérables. Ils font l'objet de publications scientifiques de très haut niveau, ils ne concernent pas seulement les cancers radio induits, mais d'autres troubles comme les maladies cardio vasculaires des sujets jeunes, les troubles endocriniens, etc. Ce contraste, entre les publications médicales internationales et leur ignorance sur leur situation, en dit long sur le caractère insidieux de ces altérations de la santé publique, et probablement aussi sur le déni de leur existence.
Ce film doit être vu non seulement par nous médecins, mais par tous ceux qui veulent comprendre l'étendue et la profondeur de cette blessure, ne serait-ce que pour partager cette immense douleur. Avec Tchernobyl, de Mayak à Reggane, de Semipalatinsk à Fukushima, de Los Alamos à Mururoa, la liste des catastrophes nucléaires est longue, trop longue, sans oublier le premier maillon : Hiroshima et Nagasaki. Il est temps, grand temps, que cela s'arrête.