Interview de Svetlana Alexievitch

Auteur du roman La Supplication Prix Prix Nobel de Littérature

INTERVIEW DE L'AUTEUR PAR ELLE-MÊME SUR L'HISTOIRE MANQUÉE


D es années ont passé... Tchernobyl est devenu une métaphore, un symbole. Et même une histoire. Des dizaines de livres ont été écrits, des milliers de mètres de bande- vidéo tournés. Il nous semble tout connaître sur Tchernobyl : les faits, les noms, les chiffres. Que peut-on y ajouter ? De plus, il est tellement naturel que les gens veuillent oublier en se persuadant que c'est déjà du passé... De quoi parle ce livre ? Pourquoi l'ai-je écrit déjà .

Ce livre ne parle pas de Tchernobyl, mais du monde de Tchernobyl. Justement de ce que nous connaissons peu. De ce dont nous ne connaissons presque rien. Une histoire manquée : voilà comment j’aurais pu l’intituler. L’événement en soi – ce qui s’est passé, qui est coupable, combien de tonnes de sable et de béton a-t-il fallu pour ériger le sarcophage au-dessus du trou du diable – ne m’intéressait pas. Je m’intéressais aux sensations, aux sentiments des individus qui ont touché à l’inconnu. Au mystère. Tchernobyl est un mystère qu’il nous faut encore élucider. C’est peut-être une tâche pour le XXIe siècle. Un défi pour ce nouveau siècle. Ce que l’homme a appris, deviné, découvert sur lui-même et dans son attitude envers le monde. Reconstituer les sentiments et non les événements. 



S i, dans mes livres précédents, je scrutais les souffrances d'autrui, maintenant, je suis moi-même un témoin, comme chacun d'entre nous. Ma vie fait partie de l'évènement. C'est ici que je vis, sur la terre de Tchernobyl. Dans cette petite Biélorussie dont le monde n'avait presque pas entendu parler avant cela. Dans un pays dont on dit maintenant que ce n'est plus une terre, mais un laboratoire. Les Biélorusses constituent le peuple de Tchernobyl. Tchernobyl est devenu notre maison, notre destin national. Comment aurais-je pu ne pas écrire ce livre ?

Alors, c'est quoi, Tchernobyl ? Un signe ? Ou une gigantesque catastrophe technologique, sans commune mesure avec aucun événement du passé ?


M ais l'homme et les circonstances ne sont pas toujours en phase. Le plus souvent, ils ne le sont pas...

J’ai cherché un homme bouleversé. Un homme qui aurait été confronté à cela, face à face, et se serait mis à réfléchir.

Trois années durant, j’ai voyagé et questionné des travailleurs de la centrale, des anciens fonctionnaires du parti, des médecins, des soldats, des émigrants, des personnes qui se sont installées dans la zone interdite... Des hommes et des femmes de professions, destins, générations et tempéraments différents. Des croyants et des athées. Des paysans et des intellectuels. Tchernobyl est le contenu principal de leur monde. Autour d’eux et dans leur for intérieur, il empoisonne tout. Pas seulement la terre et l’eau. Tout leur temps.


U n événement raconté par une seule personne est son destin. Raconté par plusieurs, il devient l'Histoire. Voilà le plus difficile : concilier les deux vérités, la personnelle et la générale. Et l'homme aujourd'hui se trouve à la fracture de deux époques...

Deux catastrophes ont coïncidé : l’une sociale – sous nos yeux, un immense continent socialiste a fait naufrage ; l’autre cosmique – Tchernobyl. Deux explosions totales. Mais la première est plus proche, plus compréhensible. Les gens sont préoccupés par le quotidien : où trouver l’argent pour vivre ? Où aller ? Que croire ? Sous quelle bannière se ranger ? Chacun vit cela. Mais tous voudraient oublier Tchernobyl. Au début, on espérait le vaincre, mais, comprenant la vanité de ces tentatives, on se tut. Il est difficile de se protéger de quelque chose que nous ne connaissons pas. Que l’humanité ne connaît pas. Tchernobyl nous a fait basculer dans une autre époque .

N ous nous trouvons face à une réalité nouvelle.

Mais quel que soit le sujet dont parle l'homme, il se dévoile en même temps. Quel genre de personnes sommes-nous ? Notre histoire est faite de souffrance. La souffrance est notre abri. Notre culte. Elle nous hypnotise. Mais j'avais envie de poser aussi d'autres questions, sur le sens de la vie humaine, de notre existence sur Terre.

Je voyageais, je parlais, je notais. Ces gens ont été les premiers à voir ce que nous soupçonnons seulement. Ce qui est encore un mystère pour tous. Mais je leur cède la parole... .

Plus d'une fois, j'ai eu l'impression de noter le futur.